la Colline inspirée

la Colline inspirée

samedi 18 février 2017

Nous partîmes cinq cents...



Nous partîmes cinq cents...

"Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port."

Trois mille ? Pas tout à fait. Il exagère, le cher vieux Corneille. Vingt-et-un, puis vingt-cinq archéologues, devenus sept cent cinquante trois, cela nous suffit bien : la fine fleur de l'archéologie française actuelle, jusqu'à des partisans de la thèse officielle résidant à des milliers de kilomètres d'Alise aussi bien que de Chaux, à l’autre bout du monde. Nous faire insulter par des gens de Bruxelles, de Genève, de Brescia, de Guyane, d’Australie  ou de Polynésie est, ma foi, gratifiant. Tandis que lire, sous la plume de Bernard Lambot qu’il conseille à Franck Ferrand de «passer plutôt son temps à se cultiver» vous fait imaginer voir la lune en plein midi.           

Un enthousiasme contagieux, partagé par des petits jeunes dont la seule motivation est d'avoir soutenu leur maîtrise ou fait leurs études à Dijon... un bon point, en tout cas,  pour préparer sa carrière! Et une escalade dans l'injure qui atteint des sommets anapurnesques, inattendue chez des signataires de cette qualité.

Mais de quoi s'agissait-il au juste ?

D'une monstruosité. Qui invite à réfléchir et à pousser la réflexion jusqu’à de plus amples perspectives.

Résumons. La lutte contre l'hypothèse Alésia = Alise avait pris une extension inespérée depuis que Franck Ferrand à la radio, moi avec mes livres, lui avions donné un nouvel essor en portant sur la place publique ce qui, depuis un demi-siècle à présent, était rageusement maintenu sous l'éteignoir. C'était déjà beaucoup ; c'était trop. 

Mais il y eut soudain une petite goutte d'eau qui fit déborder le vase : l'opération pratiquée grâce au procédé LIDAR, qui ne fut pas publiée, pour diverses raisons, bien qu’ayant été exposée plusieurs fois et avec projections, en conférence, à Lons, à Lyon, à Tours, à Paris, à Baume. Entre autres, si les Alisiens peuvent publier tout et n'importe quoi sur n'importe quel support, les revues «scientifiques» se cabrent au seul intitulé «Alésia». Même un innocent article sur la graphie du nom Alesia fut refusé par une publication internationale où j'avais déjà fait paraître onze études, parce que le sujet était «trop polémique».

On imagine l'accueil qui aurait été réservé par la toute-puissante Communauté Scientifique à une étude relatant, pour apporter des éléments décisifs sur Alésia, le recours à un procédé révolutionnaire à ce moment-là! Nous étions les seconds, en effet, après les Allemands, à en avoir eu l'idée ; et l'inventeur de l'application du système à l'archéologie travaille à cinq kilomètres de Grenoble... Nous réservâmes donc nos premiers résultats pour le second ouvrage collectif prévu, traitant, cette fois, d’Alésia à Chaux. 

Tout incomplète qu'elle fût restée, par la force des choses et le manque de moyens financiers, l'étude menée par François Chambon, (architecte DPLG de Lyon), pour l’interprétation des clichés réalisés par Renato Saleri, (spécialiste de la production d’images), avait mis en évidence, sur la montagne Nord, tout le système militaire dont parle César et que les explorations permises jadis à André Berthier avaient découvert par fragments : dont, surtout, des excroissances englouties par les siècles et la végétation mais que des investigations au sol avaient révélées construites, espacées rigoureusement des 24 m spécifiés par César (très exactement : 80  pieds x 0,296 = 23,68 m, arrondis à 24 m).

Quand on sait que les tours identifiées à Alise sainte-Reine sont distantes de 15 m, 16 m, 17,50 m, 58 m  (selon M. Reddé, Rapport de fouilles, p. 110, 116, 130), pas une seule fois de 24, on imagine quel avantage aurait été donné à l'hypothèse Chaux si d'autres révélations de ce style avaient suivi ! 

Car les raisonnements militaires de François Chambon, expert en polémologie, mettaient en place et justifiaient comme tels les vestiges militaires connus déjà et baptisés, par les observateurs officiels d'il y a plus de quarante ans, «tas d'épierrement», «limites de forêt», ou, le plus pittoresque, «moraines»! C'étaient donc bien des portes, c'étaient des redoutes, c'étaient des murs, c'était un agger, c'était un fossé, et disposés comme la logique militaire l'exigeait!  Les distances étaient là, les espacements étaient là, les portées de tir étaient là, et le relief de ce site montagneux expliquait logiquement la disposition et l'organisation d'ensemble et de détail que devait présenter un camp romain en pareil endroit.

Une promenade effectuée par Philippe Gandon (géomorphologie, magnétométrie), avait même déterminé le tracé d'un fossé sur lequel s'étaient abattues les palissades, tandis que les opérations menées par Jean-Jacques Morey (géoradar) venaient compléter, dans la plaine, les informations des sondages Berthier de jadis.

Bref, les éléments du puzzle une fois mis en place selon les normes voulues par les textes antiques et les réalités de la polémologie moderne, le camp Nord de César était là, et tout l'épisode longuement décrit par le de Bello Gallico pouvait s'y voir restituer moment par moment : le camp était installé à l'endroit d'où les Gaulois, s'ils l'avaient emporté, se trouvaient en mesure de dégringoler en quelques minutes sur Syam, et d’atterrir en plein milieu des lignes de plaine que les assiégés aussi bien que l'armée de secours  n'avaient pu enfoncer ni sur l'avant ni sur l'arrière ; le mouvement tournant de Vercassivellaun s'y établissait en temps, en distance et en lieux - la marche nocturne, le stationnement, puis l’attaque -, tout comme l’intervention finale de César, et l’on voyait les «pentes» qu’il «descendait» ; les artefacts découverts, identifiés comme «instruments agricoles» par l'expertise qu'en fit Jean-Paul Guillaumet et qui ressemblaient pourtant furieusement à des flèches, des talons de lance, des pointes de pilum etc., retrouvaient leur véritable nature. Bref, la réalité, secondée par la science, avait déjà corroboré, pour une partie du site, le texte de César.

Qu'allait-il en être, si d'autres explorations confortaient ces estimations premières! si, se déplaçant sur l'oppidum-même, elles déterminaient, à l'intérieur des formidables remparts cyclopéens bien connus, les traces d'un habitat ?

Et, justement, l’éventualité de cette réalisation semblait se préciser de plus en plus, confortée par l’annonce que fit M. Jean-Charles Arnaud, devant les 450 auditeurs de la conférence que prononça Franck Ferrand à Baume-les-Messieurs, le 14 mai 2016 : il s’offrait à financer en grande partie le second volet de l’expérience LIDAR à Chaux…

Panique à bord! Effroi dans la volière! En partie!... Et le reste ? Si jamais cette initiative allait rogner sur les maigres subsides qui alimentent les travaux des laboratoires bisontins ?

Inquiétude, il faut l’avouer, tristement légitime, si l’on en juge par la diminution drastique des crédits que l’État consacre à la recherche en tous domaines, particulièrement l’archéologie. Mieux valut financer un musée de l’Art Nègre [1] – en langage politiquement correct : des  Arts Premiers – que de mettre au jour nos arts premiers et plus que premiers, ceux des hommes qui foulèrent notre sol depuis des milliers d’années.

Il s’agissait en l’occurrence, du sol que foulèrent les hommes de Vercingétorix et de César, les plus dangereux. Le ciel allait risquer de nous tomber sur la tête! D’autant plus que, je m’en avise à l’instant, les recherches LIDAR étant menées par hélicoptère, la vérité risquait de tomber vraiment du ciel, et telle une autre foudre…   

Le CNRS se leva comme un seul homme ; fit se lever, grâce à l’union sacrée des membres du CNRS plus ou moins franc-comtois (eh ! oui…) et bourguignons, un premier peloton de vingt-et-un archéologues qui rédigèrent un manifeste interminable dont furent gratifiés toutes les personnalités politiques et les journalistes de la Région. Le manifeste se gonfla bientôt pour se doubler d’un second réquisitoire, plus agressif encore, déborda pour gagner la Presse et la fièvre monta, monta, jusqu’à mobiliser, grâce à une pétition virulente, tous les collègues qui, de près ou de (très) loin, pouvaient se réclamer de la recherche en histoire ou en archéologie. Même si vos études portent sur Théodose ou sur la civilisation précolombienne, vous êtes forcément habilité à émettre un avis sur Alésia, puisque vous êtes collègue!

Il se trouva donc, je l’ai dit, 753 collègues et néanmoins amis, selon l’expression consacrée chez les Universitaires, pour voler au secours de leur Communauté Scientifique en détresse et lui apporter l’appui de leur prestige… toutes catégories. Question, essentiellement, de dé-on-to-lo-gie! Quelle malséance, que de frustrer la thèse officielle pour prêter l’oreille et donner de l’argent à cette petite bande de farfelus capables – et coupables – d’aller chercher ailleurs!

J’ai écrit «farfelus», le terme qui, le plus souvent, nous caractérise. J’aurais pu en choisir un autre parmi la riche panoplie qui arma soudain l’ire de nos contempteurs. Incroyables, le pittoresque et la variété des appréciations que souffle à nos intellectuels la simple idée de voir contester le site qu’ils chérissent – ou que leurs collègues chérissent, les spécialisations énoncées, axées sur le paléoenvironnement et la protohistoire les ayant sûrement laissés froids, jusque aujourd’hui, sur l’emplacement d’une bataille livrée en 52 av. J.-C. [2]  

Entre autres : nous sommes «une secte», des «rats de bibliothèque», des «fumistes», des «illusionnistes», des «paranoïaques» des «charlatans», des «incompétents absolus». Nous faisons preuve de «populisme», d’un «obscurantisme crasse», de «créationisme», de «poujadisme intellectuel» ; nos écrits sont une «mascarade», une «campagne hystérique», voire une «escroquerie nauséabonde» ou même «toxique»  preuve d’un désolant «nivellement culturel» ; remplis sont-ils  d’«élucubrations» voire de «falsifications scientifiques», quand ce n’est pas des «imprécations hystériques d’obscurantistes».

Pour ce qui est des «imprécations hystériques», nous sommes en bonne compagnie, je crois ; et serions autorisés à répondre sur le même registre si la simple décence et le respect que nous avons légitimement de nous-mêmes ne nous l’interdisaient. On croit rêver lorsqu’on lit le commentaire de Fabien Régnier : «croisade imbécile qui n'hésite plus à utiliser l'insulte et les pires excès de langage pour s'en prendre aux scientifiques, tombant dans un "complotisme" parfaitement déplacé.»
Injures ? De notre part ? Ah! bon ?...

Pour ce qui est du «nivellement culturel»… La recherche sur la localisation d’Alésia exige au moins la connaissance du texte latin fondamental, et nécessite la familiarité avec quelques auteurs grecs qui le complètent. Plutôt que d’avaler sans broncher les traductions préfabriquées en fonction de la thèse officielle, nous savons et pouvons discuter les expressions employées par César, par Dion, par Plutarque, au mot près, voire, pour ce qui est du moine Héric, à la syllabe près, mieux : à la voyelle près. Comme l’hypothèse «Alésia = Alise» dépend essentiellement de cette voyelle, dans un texte poétique latin de 864 ap. J.-C., on mesure, j’espère, l’importance d’une culture «latine», et l’inanité de cette accusation.

Multiple et diverse «culture», je l’ai dit dans l’un de nos entretiens précédents, elle s’étend à tous les écrits des Alisiens actuels (livres, revues, manifestations médiatiques etc.) outre l’épluchage du grand Rapport de fouilles qui livre les résultats de l’archéologie alisienne ; et elle a déniché en outre des publications du temps de Napoléon III, difficilement accessibles, qui discutaient déjà des aspects géographiques, polémologiques, textuels etc. des résultats impériaux.

 Combien, parmi les 753 signataires, ont-ils pris la peine de s’informer pareillement sur nos arguments avant de les rejeter en bloc ?  

Pour ce qui est du «complotisme», l'initiative de ce quarteron d'archéologues, comme eût pu dire Qui-vous-savez, suffit à prouver qu'un complot existe bel et bien - nous le subissons dès qu’ils prennent la plume. Mieux : qu'il est tentaculaire.

Parlons à présent de ces «compétences» dont nous sommes si absolument dépourvus. Quelles compétences sont-elles donc exigibles pour déterminer la localisation d’un combat ? La connaissance d’un texte «fondateur», celle du contexte historique qui entoure l’événement, et celle de tous les éléments de civilisation, surtout des arts guerriers, qui en peuvent éclairer les détails ; le sens, évidemment, de la logique, permettant de déterminer la validité d’une reconstitution sur le papier ou en vraie grandeur, et avec lui le sens critique, apte à juger si les diverses pièces dont on dispose viennent bien s’insérer à leur place dans ce vaste puzzle ou si elles doivent en être éliminées. Les objections que dressent les considérations de relief, de distances, de normes humaines devant une théorie sont peut-être plus déterminantes que les preuves matérielles, pour en assurer ou en infirmer la valeur.

Ces facultés-là ne dépendent nullement d’un diplôme en archéologie, ni même en lettres et en histoire. Elles sont l’apanage des hommes «de terrain» dans tous les domaines, et ces domaines sont complémentaires. Appliquer à un épisode historique complexe les compétences que vous a données l’exercice d’une profession susceptible de l’éclairer sur de multiples détails est-il si blâmable qu’on puisse vous traiter d’«incompétent absolu» si vous commentez en militaire ou en géographe les aspects militaires ou géographiques d’un événement du passé ? La question d’Alésia déborde largement l’analyse au microscope ou le terrassement, tout autant que la simple aisance à traduire! Encore faut-il interpréter, analyser, critiquer, vérifier, exploiter ce qu’on a sorti des textes d’abord, et ce qu’on sortira du sol ensuite.

Même la «jugeotte» d’un enfant peut jeter bas d’un mot un bel édifice d’histoire aux assises branlantes, dont un adulte n’aura pas décelé le détail qui le condamne. La pratique professionnelle n’a rien à y voir, la lucidité n’a pas d’âge ni ne réclame de spécialisation poussée.

Se donner une culture en histoire n’est pas interdit, j’espère, même si l’on n’est pas historien à plein temps. L’architecte comme le maçon, le rebouteux comme le chirurgien, le paysan, le cordonnier, le forgeron  s’occuperont donc efficacement d’Alésia, même s‘ils ne connaissent rien à l’archéologie. Surtout s’ils se passionnent pour la question. Dans «amateur» il y a «aimer». On peut nourrir plusieurs amours… et consacrer tous ses loisirs à tout autre centre d’intérêt que son métier! Un ouvrier en toutes branches incollable sur César et son temps me paraît bien plus qualifié pour parler d’Alésia qu’un spécialiste en tessons proto-historiques ou qu’un grammairien de profession. Je refuse donc formellement cet indigne «incompétents absolus».


Mais s’agissait-il même d’un énième débat de fond sur la légitimité de tout un chacun à s’intéresser au problème Alésia ?

Non. Pas cette fois, sauf dans des mots de mépris.

Le manifeste adressé aux Élus et la pétition destinée à rameuter les collègues et soulever l’indignation du grand public, ne visaient pas le contenu de la thèse Berthier, ne discutaient pas de points d’histoire ou d’archéologie, n’incriminaient pas, comme d’habitude, la qualité de ceux qui s’en occupent actuellement, ne critiquaient même pas l’exposition présentée à Château-Chalon par l’Amicale «Cercle Alésia -52» qui avait donné le branle à toute cette agitation du monde universitaire.

Non. Elle adjurait les Autorités de refuser toute subvention à la recherche archéologique aérienne sur le sol maudit... «Soyons sérieux»! titrait la pétition. Il ne faut pas cautionner cette «escroquerie intellectuelle» par l’octroi de deniers publics!

Mais voilà… Hic iacet lepus, disaient nos ancêtres les Romains, «c’est là que gît le lièvre», (locution devenue de notre temps «il y a un hic» avant d’être transformée par la langue populaire en «Y’a un lézard!»), le plus drôle de l’affaire est qu’elle ne reposait sur… RIEN!

Aucune demande de subvention n’avait été déposée par aucune des associations intéressées par la thèse Berthier! L’initiative prise par M. Arnaud, révélée lors de la conférence inscrite dans le cadre de l’exposition, était absolument personnelle et retentit comme un quasi-miracle aux oreilles de ceux qui l’entendirent! Aucun bruit de couloir n’avait même atteint celles des organisateurs, étonnés les premiers de cette prodigieuse annonce. Aucun organisme officiel, aucune personnalité n’éleva la voix pour ou contre : seul était concerné le grand industriel devenu mécène à la stupéfaction et à l’allégresse de tous.

Aucune menace, par conséquent, ne pesait sur les subventions dévolues aux laboratoires bisontins. Bien la peine de s’agiter aux quatre vents, d’ameuter la Science internationale, de mobiliser les pouvoirs publics et d’alerter l’opinion!

Tant le manifeste que la pétition étaient donc ce qu’on appelle un «coup d’épée dans l’eau», et la baudruche se dégonflait d’elle-même.

***

Mais les séquelles, quand on médite sur cette déplorable aventure, sont plus graves qu’il n’y paraît. Elles peuvent amener à réfléchir sur l’essence et le statut de la recherche elle-même. Cette affaire, réglée avant même d’être envisagée, révèle des profondeurs idéologiques malsaines à explorer.

L’arme la plus solide que ces archéologues et leurs supporters avaient été capables d’empoigner était donc de faire couper les vivres aux irréductibles Jurassiens afin de régler une fois pour toutes la querelle sur Alésia par le K.O. de l’adversaire. Un K.O. qui lui serait administré après qu’on lui aurait clos la bouche et lié les mains pour qu’il ne puisse se protéger du coup fatal. Ô loyauté! Ô simple honnêteté intellectuelle! J’accepte le duel, mais je t’enlève tes armes. Et cela, au pays qui s’enorgueillit encore du légendaire : «Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Nous sommes vraiment tombés bien bas.

Donc, pas d’argent, pas de LIDAR ; pas de recherche possible qui vérifierait dans le sol les révélations des textes. Morte la bête, mort le venin. Morts Chaux, Syam, Crans, César, Berthier et toute sa clique! Dame Routine allait pouvoir roupiller en paix!

Il n’empêche que cette démarche, déloyale et inadmissible, invite à s’interroger.

Qu’est devenue la liberté de penser ?   

C’est la réaction d’Alain Deyber (celui qui ignore Vercassivellaun et la bataille du camp Nord, qu'il fait se dérouler dans la plaine) qui nous y incite : «Je signe contre les falsificateurs de l'histoire, les négationnistes, révisionnistes et affairiste (sic) en tout genre qui, par leurs errances inconscientes et irresponsables, constituent un réel danger pour notre démocratie [3]

Démocratie ? Celle dont il se revendique s'apparente davantage à une dictature. La dictature de la pensée, qui est bien la plus haïssable de toutes. Même l'homme dans les fers, s'il n'a plus aucun droit, conserve la faculté, inaliénable, de penser. Nous, malheureux dissidents contempteurs d'Alise, ne l'avons même plus. Autant dire que nous serions morts, si les Alisiens obtenaient gain de cause. Ils nous ont déjà parqués, comme les Indiens, dans une réserve. Ah! s'ils pouvaient raser la réserve...

Que devient la raison d’être du chercheur ?

La    recherche suppose par définition que  les acquis peuvent, doivent être remis en cause, si l’on estime qu’ils n’ont pas répondu aux interrogations que suscite un point d’histoire toujours controversé. Et Dieu sait qu’elle l’est, la question d’Alésia! La remettre en examen n’est pas une entreprise iconoclaste. C’est au contraire, un acte de salubrité publique, puisque même les Alisiens les plus informés avouent les manques, les distorsions voire les mensonges dont est grevé le dossier Alise. «L’archéologie montre à l’évidence que cette description ne correspond pour l’instant à aucun des secteurs explorés. Les systèmes défensifs romains varient d’une ligne à l’autre, d’un point à l’autre du site, parfois à quelques centaines de mètres de distance [4]». Dans cet habit d’Arlequin, où retrouve-t-on la rigueur romaine ?   

Mais l’infortuné non-Alisien se voit retirer le droit de chercher autre chose que ce qui a déjà été trouvé. À croire que les tenants d’Alise se complaisent à s’encroûter dans le confortable cocon d’un conformisme béat.                         

Lui, le non-Alisien, voudrait pouvoir se tromper à sa guise, pourvu que soit préservée sa précieuse liberté. Le droit à l’erreur est un droit comme un autre, après tout! À condition, bien sûr, qu’on ne soit pas condamné avant d’avoir pu ouvrir la bouche.

Cette oppression exercée par la pensée unique aboutit, en fin de parcours, à la négation-même du rôle de l’historien : à quoi servent ses études, à quoi ses efforts d’originalité, à quoi ses travaux et ses veilles, s’il est condamné d’avance à n’écrire que ce qui a déjà été écrit, à veiller, diraient les Anciens, à ce que son char ne sorte jamais des ornières tracées par les roues de tous ceux qui s’engagèrent dans la question avant lui ? Va-t-on obliger un explorateur à suivre inlassablement les allées balisées de quelque parc municipal ?

«J’aime à découvrir seul les sommets inviolés
où le sentier pentu qui mène à Castalie
ne porte d’autre creux que le creux de mes roues.»
Virgile, Géorgiques, 3, 292-293.

Que devient la fierté du chercheur, celle, légitime et exaltante, qui suit l’angoisse et l’enthousiasme qui ont accompagné sa recherche laborieuse, pas après pas, idée après idée, jusqu’à l’éblouissement qui couronne la théorie lentement perfectionnée devenue parfaite, dans la certitude qu’il est le seul, qu’il est le premier à l’avoir conçue puis énoncée ? Il peut se tromper, certes. Mais le contentement que lui donne l’ultime étape est en soi la récompense, éphémère peut-être ou bien pérenne, de ses efforts et de ses veilles, de ses errances, de ses remords parfois, de ses hésitations, de ses exaltations comme de ses découragements. Là réside tout le suc de la recherche, comparable aux joies que réservent la sculpture ou la ciselure. Une ineffable griserie ; elle aussi, unique.   

«Je parcours le domaine inviolé des Piérides,
aimant puiser aux sources vierges
et cueillir des fleurs inconnues
pour tresser de leurs tiges une couronne unique
dont les Muses n’auront ombragé d’autre front.»
Lucrèce, la Nature des choses, 4, 1-5.

Et l’on prétendrait rogner les ailes, ligoter l’invention, museler le novateur, interdire l’originalité ? Condamner la science à stagner dans des marais peu à peu putrides, à  s’ensevelir sous la poussière du rabâché, à succomber, pour ne pas contrarier le dogme, sous l’avalanche sempiternellement reformée du déjà-dit ? Tueurs de passion, les Alisiens!

Et le fameux «progrès de la science», qu’en fait-on ? Interdit d’avancer, il n’y a rien à voir! Interdit de discuter, Alise est indiscutable. C’est Napoléon III qui le dit, cela ne date donc pas d’hier!

Amère conclusion : Sisyphe aura-t-il même encore longtemps le droit de pousser son rocher ?

                                                                                           © Danielle Porte

Petits compléments :

*Le Manifeste 1 (Alésia n’est pas dans le Jura) a été publié dans l’avant-dernier blog (Rodrigue, qui l’eût cru ?). Adressé aux Élus le 31 juillet, il parut dans la Presse le 19 août 2016. (Est-Républicain).

*Le Manifeste 2 remonte au 20 octobre 2016. Vu sa longueur, je l’ai réservé pour le prochain blog, où lui seront données les réponses voulues.
Il était adressé «aux élus et Jurassiens régionaux et à des entrepreneurs qui pourrait être démarchés pour financer la recherche d'associations plaidant pour la localisation d’Alésia à Chaux-des-Crotenay». Il avait pour objectif de «faire cesser cette escroquerie intellectuelle, en mobilisant les ressources de la raison et de la science». (publié sur le site : macommune.info) 

*La pétition grand public, sur change.org, date du 3 novembre 2016 et s’intitule : «Alésia : élevons le débat et notre voix». Elle se conclut sur cet appel au peuple : «Aussi, en tant que chercheurs signataires du courrier "Alésia n'est pas dans le Jura...", nous demandons à l'ensemble de la communauté scientifique nationale et internationale, institutions et individus, de se mobiliser pour soutenir notre démarche et défendre la profession  de chercheur et enseignant en science historique et archéologique ainsi que les associations de bénévoles sérieuses et rigoureuses qui œuvrent dans ces domaines.»
Et elle a le tort d’ajouter : «Que la localisation proprement dite d’Alésia suscite encore débat dans certains milieux obscurantistes, par inculture, nous importe finalement peu, en revanche la remise en cause publique, permanente et sans fondement, du travail scientifique mené en archéologie et en histoire doit tous nous faire réagir!»

De quoi nous faire réagir et même bondir : «Dans certains milieux obscurantistes, par inculture» : on croit rêver! Notre culture d’historiens «amateurs» résulte, je l’ai dit,  de l’étude de centaines de livres et d’articles sur la question d’Alésia. Notre critique est donc étayée sur les publications des Alisiens eux-mêmes, et sur leurs aveux réticents mais inévitables (les écrits de Joël Le Gall, surtout celui qu’édita Michel Mangin, nous dispensent même de démolir Alise : ils l’ont déjà fait.)

Étudions de plus près la culture des signataires de cette pétition. Celle des «paléoenvironnementalistes», ceux qui se croient offensés dans leur recherche, repose, selon Wikipedia, sur l’étude de «restes fossilisés de spores et pollens, planctons, plantes ou ossements d'espèces «indicatrices». Les os et dents d'animaux sont par exemple très utilisées (sic), de mammifères (rongeurs, oiseaux, reptiles, amphibiens, poissons pouvant être regroupés en guildes d'herbivores, de prédateurs, etc.».
Elle regroupe, toujours selon Wikipedia, diverses disciplines ainsi définies :
   «la paléontologie sert à déterminer la biocénose, à partir des informations contenues dans la taphocénose
   la palynologie permet de préciser la flore qui était présente, et apporte des informations sur les paléoclimats, de même que d'autres disciplines (dont la glaciologie)
   la sédimentologie apporte des données complémentaires d'ordre environnementaux et géophysiques
   la dendrochronologie permet d'après le principe de l'actualisme et de l'étude des cernes des arbres de repérer des évènements (sic) climatiques stressant (sic) pour l'arbre (incendie, sécheresses...)
   la géoarchéologie pour les périodes plus récentes.»

Fort bien! Quand, , nous sommes-nous avisés de critiquer ces éminentes spécialités archéologiques ? de «remettre en cause» leurs résultats ?

Nous contestons seulement l’aptitude de spécialistes ainsi définis à s’occuper d’une question d’histoire militaire datant de 52 av. J.-C. César a-t-il quelque chose à voir avec les pollens, les planctons fossilisés ou les glaciations ?

Quant aux protohistoriens, ils sont censés s’occuper des peuples dépourvus d’écriture à l’Âge des Métaux. Que je sache, les Romains, et César en première ligne, savaient écrire. ils n’entrent donc pas dans un tel cadre d’études.

Et quant aux «historiens de l’Antiquité», hormis Michel Reddé, qui figure seulement au nombre des signataires du second manifeste, sans doute appelé en renfort, on ne peut dire qu’ils aient beaucoup écrit sur Alésia! Jean-Louis Voisin, Yann Le Bohec, Jean-Louis Brunaux, eux, seraient davantage concernés par la question ; mais ils n’ont pas signé… Preuve supplémentaire que cette agitation tourne uniquement autour de finances et de crédits de recherche.

Les activités étant ainsi clairement définies, en quoi un financement de recherches aériennes sur le site d’une présumée Alésia menace-t-il le fonctionnement de laboratoires occupés à des travaux sur les pollens ou les glaciations ?

Les signataires l’avouent eux-mêmes : la localisation d’Alésia leur «importe fort peu». Ce qui les irrite, c’est la remise en cause de leurs travaux.

Mais même ce grief n’a pas lieu d’être, puisque  cette remise en cause n’a jamais existé de notre fait et n’existera pas, Eux-mêmes n’ont aucune légitimité à s’occuper d’Alésia qui, ils le proclament, ne les intéresse pas et sur laquelle ils n’ont rien écrit… Et leurs crédits de fonctionnement ne courent aucun risque…

Alors… à quoi bon ce bruit et cette fureur ?

***
Il convient, enfin, de remettre en ordre la chronologie.
Les pétitionnaires montent en épingle une métaphore de Franck Ferrand, où il évoque «les derniers Mohicans» universitaires, leur «folklore d’incantations rituelles et de titres guerriers» et leur «danse du scalp d’autant plus endiablée [cette année] qu’il est dangereusement question, dans le Jura, d’une campagne de relevés Lidar - opération qui pourrait être en partie soutenue par des fonds publics. Sacrilège, pas question pour nos chasseurs de subventions de se laisser ôter le pain de la bouche!». 

Elle était parue dans l’Est Républicain du 4 septembre 2016. Recueillie par Jean-Pierre Tenoux, elle n’était qu’une réponse, ironique, certes, mais seulement une réponse au premier manifeste agressif et excessif des archéologues reproduit dans ce journal le 19 août dernier.

Quand on a cherché, on trouve !

Mais alors, qu’on ne se plaigne pas…

***

Je m’apprêtais à publier ce texte lorsque me revint en mémoire un article mis de côté depuis le Figaro du 28 février 2016, et dont j’avais fait profiter seulement les inscrits au Cercle Alésia -52. Dommage! Il exprime tellement les préoccupations qui sont les nôtres, aux exclus-de-pensée du monde universitaire, que je juge utile de le transmettre à tous les lecteurs, après l’affaire du Manifeste qui lui apporte une éclatante consécration. Aussi bien est-il réconfortant de trouver dans la prose d’autrui les constatations que vous inspire à vous-même ainsi qu’à vos intimes la dureté présente des temps intellectuels, ainsi, d’ailleurs, que de tous les temps.

Stéphane Ratti m’a autorisée à le citer ici. Un régal supplémentaire est qu’il est Professeur à Dijon, Université de Bourgogne-Franche-Comté [5].

« Aucun intellectuel n’a jamais rien gagné à céder à une heure d’enthousiasme qui le portait à se jeter dans la mêlée politique ou le sombre tourbillon de l’action. Cicéron a cru l’espace de quelques semaines seulement que la mort du dictateur César, en 44 avant notre ère, lui permettrait de revêtir les habits du sauveur de la République romaine libre qu’il avait rêvé toute sa vie d’endosser. Il quitta Rome pour écrire presque clandestinement, craignant pour sa vie, dans sa villa napolitaine, son traité Des devoirs. La République et la liberté romaines ont perdu ce que la postérité a gagné : un magnifique testament politique et moral. L’abandon de la sphère publique par la majorité des intellectuels s’explique ainsi, comme le disait admirablement Stefan Zweig, par «cette loi qui veut que sur le long terme  on ne puisse jamais défendre la liberté des masses, mais seulement la sienne propre, la liberté intérieure».
    Pourtant, en France, des intellectuels de grande valeur prennent part au débat public. Ils abandonnent la chaude quiétude qui fut celle de Descartes pensant en robe de chambre au coin de son feu, mais au risque de leur réputation et de leur sérénité. Ils sacrifient aux idées le calme et la paix de l’otium créateur. Un article de presse, une entrevue, une émission de télévision, et c’est une heure ou deux perdues pour la littérature ou la philosophie. Or, ces audacieux qui descendent dans l’arène se voient dépossédés, quand ils cherchent à alerter l’opinion, de leur être même : du monde de la pensée. En effet ils sont rejetés, sous l’invective, au royaume des faux-semblants, du mensonge et de l’imposture, celui des «pseudo» en tout genre, c’est-à-dire, selon le grec, de la tromperie. C’est un ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, qui a qualifié ainsi les grandes voix – Jean d’Ormesson, Marc Fumaroli, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Jacques Julliard, Régis Debray, Luc Ferry et d’autres – qui se sont vigoureusement élevées contre la réforme du collège.
    De surcroît, encore faut-il de nos jours, pour oser parler, être protégé par l’appartenance à une Académie,  par la notoriété, par le succès ou par… l’honorariat. Combien d’universitaires en activité osent briser le mur de l’autocensure ?
    On ne laisse plus désormais aux intellectuels la liberté de s’exprimer en France. La censure est rarement, dans notre pays, codifiée. Ce n’est pas tant la loi qui interdit qu’une vague mais pesante doxa, celle de la pensée officielle, qui met la liberté sous un lourd et bas couvercle.
  Les universitaires sont ainsi expressément invités à penser collectivement, comme si la réflexion individuelle et l’écriture solitaire d’un livre étaient une faute dont il fallait constamment se justifier par l’insertion dans une entreprise d’équipe, un projet d’établissement, une interdisciplinarité de façade ou, pire, une commande ministérielle. Il arrive ainsi que l’on expie pour avoir écrit un livre. Un ouvrage publié de votre propre initiative dans une maison reconnue, et c’est l’accusation de rechercher égoïstement les lumières de la gloire. Un succès d’édition, même modeste, vous est reproché comme une compromission avec le marché. Des idées novatrices, quand bien même elles sont argumentées, vous condamnent à la solitude parce qu’elles contreviennent à ce qui est établi.
   La stricte évaluation des enseignants-chercheurs vise, de fait, à encadrer et à réguler – des verbes qui font frémir tout penseur libre. Malheur aux originaux enfermés en leur cabinet de travail, avec leurs livres comme seuls collaborateurs. On ne peut guère, de fait, intégrer Platon ou Cicéron dans une équipe de recherche compétitive. Le Portique ou le Jardin n’auraient que peu de chances aujourd’hui d’être bien notés.
     Les administrations – c’est dans leur nature – se transforment en autant de corps d’inspection, une triste évolution qui, jusqu’ici, avait épargné la recherche universitaire, traditionnellement attachée à son indépendance. Les politiques, qui connaissent mal la langue et ne la maîtrisent plus que sous l’aspect dégradé de la communication, cherchent à la régir par d’improbables réformes de l’orthographe. On veut former les chercheurs en sciences humaines à cet amenuisement de leur espace propre de liberté qu’est la langue.  On les invite ainsi à se conformer à une « approche communicationnelle de la notion de publicisation » (sic).
      On ne peut reprocher aux intellectuels d’abandonner leur poste. Ils ne sont ni des soldats ni des martyrs de la foi. Encore une fois, c’est Cicéron, cité par Stefan Zweig dans son brillant essai sur celui qu’il considérait comme le modèle des intellectuels, recueilli dans Les Très Riches Heures de l’humanité, qui a fourni la meilleure explication à son propre repli : «Tant que la République était administrée par ceux à qui elle s’était elle-même confiée, j’y employais tous mes soins et toutes mes pensées. Mais quand tout était tenu sous la domination d’un seul, il n’y avait plus nulle part place pour un avis ou une autorité morale.» Cicéron décrit en termes prémonitoires ce que Tacite dira tout aussi lucidement du nouveau régime impérial instauré par Octave-Auguste. Le Forum se vide dès que le pouvoir se concentre autoritairement entre les mains d’un seul.
      Ces réflexions sont-elles transposables à notre temps ? L’université n’a pas besoin d’inspecteurs et, pour évaluer un livre scientifique, encore faudrait-il, sinon en écrire soi-même, du moins être aussi compétent que son auteur. Jadis on n’était, à l’université, jugé que par des pairs, un mot qui a disparu de la technologie administrative. Aux modestes collègues et pairs, autrefois libres, ont succédé diverses hautes autorités et non moins hauts comités, nommés, désignés et stipendiés par des ministères et désormais chargés, depuis la parution d’un décret en 2015, du «suivi des carrières» des enseignants-chercheurs.  Les libertés universitaires, en recul constant depuis quelques années, y ont perdu ce que la technostructure a gagné.
        Cicéron a cru que la mort de César libérerait sa parole et il a dansé de joie à la nouvelle de son assassinat. Mais il admirait en lui l’esprit supérieur. De nos jours, un gouvernement en remplace un autre sans changement notable en matière d’Éducation nationale. Quel ministre, Rue de Grenelle, a jamais offert à un professeur le moindre motif d’admiration ? L’extinction du latin est voulue par la gauche. Mais l’évaluation administrative des chercheurs, quant à elle, a été décidée en 2009, sous Nicolas Sarkozy. Un quart des élèves de collège souhaitent suivre des cours de latin. Les chercheurs ne veulent pas du joug administratif. Les intellectuels aimeraient être entendus.
       Laissons le dernier mot à Stefan Zweig qui voyait, à la veille de son suicide, en 1942, le monde d’hier disparaître : «Personne ne devrait tenter d’imposer au peuple sa volonté personnelle et donc son arbitraire, et ce serait un devoir moral que de refuser l’obéissance à chacun de ces ambitieux  qui arrachent le pouvoir au peuple». On ne coupe pas encore les mains des intellectuels, comme Antoine, avec la complicité d’Octave, avait ordonné qu’on le fît de celles de Cicéron.  Mais on a déjà coupé la tête aux professeurs de latin.»


Cet homme parle d’or. Il ose. Il dit juste. On appliquera sans peine au problème qui nous rassemble les considérations qu’il expose sur le fonctionnement de l’Université. Celle des «Mohicans», celle des «Mandarins», celle des Médecins de Molière : on ne touche pas à la Vérité établie. Le problème a été «réglé une fois pour toutes», par Napoléon III, est hérésiarque celui qui ose revenir dessus.

Pour ce qui nous occupe, il serait vain, dans ces conditions, d’espérer, comme on m’y engage souvent, dans un sursaut des jeunes générations qui, libérées, grâce au temps qui passe, de la dictature actuelle de la pensée historique unique, voudraient examiner par eux-mêmes et décider d’emprunter un autre chemin qui conduise à la vérité. Le système est verrouillé, pour longtemps. On se souvient de l’étudiante lyonnaise qui souhaitait travailler sur «notre» Alésia et se vit avertir qu’avec un tel sujet elle se condamnait elle-même à l’ANPE… Ou de tel de mes collègues qui, partageant nos idées, se refusait à en informer ses élèves, ne souhaitant pas, disait-il, «conduire ses agrégatifs à l’abattoir».

Inutile, qui pis est, de s’interroger sur les motivations des collègues historiens qui refusent de hasarder un pied hors de la Communauté Scientifique, comme si on les tirait de force hors des jupes de leur mère. Alma Mater, l’Université, je veux bien. Mais une mère qui tient sciemment ses enfants dans l ‘erreur et leur interdit de s’informer, d’analyser par eux-mêmes, de lire, tout simplement, ce que des électrons libres – libres ! – ont écrit sur un sujet tabou, pis encore, qui invite à les insulter et les condamner sans les entendre, est-elle digne, encore, de respect ?
        
Non. Nous sommes déjà deux à le penser, dans la même corporation. J’en connais quelques autres, qui me donnent volontiers leur avis sur des textes que je leur soumets. Pourquoi renoncent-ils à s’investir dans la question ? C’est, grief majeur, qu’ils ne sont pas spé-cia-lis-tes – comme si les travaux antérieurs de tous les intellectuels qui écrivent, Museoparc oblige, sur César et son temps les habilitaient à s’en occuper! – plus grave encore : ils sont étiquetés «latinistes» ou «hellénistes», non pas «historiens». J’en lis bien souvent le reproche, alors que les trois-quarts et demi des articles et des livres que j’ai publiés traitent de points d’histoire. Mais le cloisonnement est tel entre les disciplines qu’il interdit aux «linguistes» de s’occuper d’histoire. Surtout dans ce sens-là, d’ailleurs. Les latinistes se bornent à déplorer que les historiens en usent un peu trop facilement avec les textes, voire commettent des contresens énormes (lorsque Matthieu Poux, par exemple, confond le VIXI gravé sur une balle de fronde avec le VICI du Veni, uidi, uici de César [6]). Mais les historiens (et les archéologues) se déclarent offusqués lorsqu’un latiniste ose s’aventurer sur leurs plates-bandes. On a le droit d’étudier, par exemple, les textes qu’Ovide écrit sur son exil, forme littéraire, vocabulaire, sentiments, tout l’arsenal du verbiage littéraire, creux, aseptisé, inutile. Mais si l’on prétend s’interroger sur le pourquoi de cet exil, on touche à l’histoire, on n’a pas le droit. S’attaquer à la date de naissance de Brutus, c’est l’anathème. Alors, Alésia! Le style de César, d’accord. La localisation du siège ? Interdit.
        
Je me souviens encore des controverses qui voulurent empêcher mon Directeur de thèse de créer, au sein de l’Institut de latin de Paris IV-Sorbonne, une section un peu novatrice centrée sur l’histoire de la religion romaine. Le mot «histoire» et le mot «religion» épouvantaient les mandarins traditionalistes qui voyaient déjà de jeunes esprits frondeurs s’écarter dangereusement de l’étude de la langue. L’Obstiné s’obstina. Et, ma foi, la structure «histoire de la religion romaine» coula de paisibles jours et passionna des foules d’étudiants durant plus de trente années.
        
Le même problème se pose pour Alésia : pas touche à la question si tu n’es pas estampillé «archéologue»! La raison voudrait pourtant qu’un décrypteur de textes soit mieux informé que quiconque pour affecter un âge, une histoire, un environnement à l’objet qui sort tout nu du sol. Le bon sens exigerait qu’on confie à des militaires l’étude des moments de bataille, à des spécialistes en armement l’étude des armes et des modes de combat qu’elles permettent, à des topographes l’estimation des distances et des étapes, à des architectes l’analyse des constructions militaires. Alors seulement, César serait servi convenablement, car des gens de terrain sont mieux habilités que des lettrés confinés dans leur bibliothèque, pour apprécier les données concrètes des textes. Un militaire oserait-il prétendre que les Romains n’avaient pas mesuré la plaine de 3000 pas en longueur mais en zig-zag ? Ce serait étonnant. Un savant de cabinet l’affirmera sans que sa sérénité en soit troublée un seul instant. A-t-il lu Polybe, Hygin, Végèce ? Sûrement pas. Mais ceux qui les ont lus n’étant pas Universitaires n’ont pas droit à la parole, et voilà tout. S’ils les ont lus et sont partisans d’Alise, nul ne leur cherchera noise. Ainsi en est-il de la Recherche, dans notre beau pays de France, terre de Liberté.
        
Et surtout, si tu œuvres dans ta spécialité, veille bien à rester dans l’ornière pré-tracée que tes collègues continuent de creuser pieusement !

Tu veux t’évader de l’ornière ? Tendre l’oreille à d’autres voix que la uox consensus scientifici ? Libre à toi, personne ne t’en tiendra rigueur… officiellement. Mais tout se paye. Tu te réveilleras, trente-deux ans après ta soutenance de thèse en doctorat d’État et riche d’une centaine d’écrits, toujours Maître de conférences, au même titre que les petits jeunes qu’on gratifie aujourd’hui de ce titre, jadis prestigieux, dès leur sortie d’agrégation.  Sans amertume : tu auras fait ce que tu voulais. Fays ce que vouldras, disait Rabelais. Il n’ajoutait pas : aux tiens risques & périls, mais il eût dû l’ajouter.

Que faire, alors ? Se résigner ? Se lasser ? Se taire ?... Jamais. Nous coulerons, s’il le faut, mais pavillon haut. Le même Professeur qui dirigea mes travaux me disait souvent en me rendant une liasse de feuillets noircis : «Faites comme le Nègre, continuez!» Ni lui, ni moi ni personne n’avons jamais su qui était ce Nègre, ce qu’il faisait et pour quelles raisons il «continuait». Mais la formule a gardé sa force. Il faut continuer ? Je continuerai. Nous continuerons.









NOTES


[1] Difficile d’écrire : « l’Art noir » sans risquer l’équivoque. Du reste, «nègre», dérivé directement du latin  niger = «noir», n’est pas plus péjoratif que «noir», dérivé, après évolution en *neir, puis *noir, du même niger!

[2] Il va de soi qu’en dépit des incitations – bientôt injonctions – récentes et, elles, à juste raison farfelues, je continue et continuerai jusqu’au bout à écrire « av. J.-C. » sans remplacer cette graphie par l’injustifiable « av. n. è. », soit : « avant notre ère ». Si des esprits sensibles sont choqués de cet affreux conservatisme, ils n’ont qu’à renoncer à me lire, je ne m’en offusquerai sûrement pas.

[3] Signé: Docteur Alain DEYBER - Administrateur civil hors classe (H) ; Directeur de projets en archéologie (Avignon; Paris) ; Président exécutif du Groupe de Recherche sur la Bataille d’Orange (Orange) ; Membre d'ARKAEOS (Marseille) ; Chercheur associé au Centre national de la recherche scientifique / UMR 6298 - ARTeHIS (Dijon)

[4] M. Reddé, Rapport de fouilles, p. 125. Et c’est au terme des fouilles modernes. Elles n’ont donc pas apporté de preuve décisive.

[5] Je me demanderai toujours quelle aberration a pu dicter cette fusion de deux régions foncièrement ennemies, en une union de la carpe et du lapin ou, si l’on préfère, de l’huile et du vinaigre. Elle amène, à présent, certains responsables de l’économie comtoise à jeter du lest à propos d’Alésia en admettant qu’il peut exister deux Alésia, une dans chaque région, ce qui est une hérésie historique. Il y aurait l’Alésia de César, 52 av. J.-C., et, à Alise, un dépôt rituel (les armes, les monnaies et tout ce qui a été trouvé prétendument dans le fossé du Réa) constitué en 50 av. J.-C., date d’une hypothétique «grande réconciliation» (?) entre Romains et Gaulois. Je l’ai noté dans notre Ephemeris 6 : Mais pourquoi ce choix d’Alise afin d’y commémorer la défaite «jurassienne» de 52 ? Outre qu’il était difficile aux gens de cette année-là de déposer et d’enfouir, où que ce soit d’ailleurs, les armes mérovingiennes trouvées lors des fouilles à Alise et mêlées aux monnaies!

[6] Vixi signifie « j’ai vécu », vici « j’ai vaincu ».


Le format de l'Est-Républicain excède ce cadre. Il sera transcrit en annexe  très prochainement, promis.





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire